Cadavres exquis et autres désirs de Daisy Le Dez

« On me demande ce que je veux dire ? Je dis : rien ! » Pourtant, Daisy Le Dez n’est pas du tout nihiliste car très consciente que « rien, c’est déjà quelque chose » (Raymond Devos). De tous les « riens » qu’elle dessine et peint à jet continu depuis dix ans, Daisy a fait une nouvelle exposition au P’tit Café sur le site de Notre-Dame de Bon Secours sis au 68 rue des Plantes dans le 14ème arrondissement de Paris. Nous nous y sommes rendus après avoir un peu tâtonné pour en trouver l’entrée et après avoir rencontré l’artiste au Village Terraza qui fait l’angle de la rue des Plantes et de la rue du Moulin Vert afin qu’elle nous explique un peu mieux ce que rien veut dire.

Une littéraire devenue peintre « par accident »

« La Bretagne me manque », nous répète Daisy en s’asseyant sur l’un des sièges peinturlurés du Village Terraza. A peine revenus d’une seconde escapade dans les Côtes d’Armor, nous la comprenons aisément… Cette brestoise de naissance se souvient avec nostalgie de son enfance dans la maison familiale située à trois kilomètres de Pont-Aven où sont venus peindre d’illustres artistes dont Gauguin et Sérusier. « Il y avait plusieurs tableaux de maîtres à la maison et aussi deux fusains de ma grand-mère et mon arrière grand-mère qui littéralement me fascinaient, se rappelle-t-elle. Le fait d’avoir baigné dans cette atmosphère-là participe sans doute de ma vocation de peintre car l’envie de peinture me vient depuis l’enfance même si je m’y suis mise beaucoup plus tard dans ma vie ». Car Daisy commence par écrire – beaucoup. Elle écrit des centaines de nouvelles dont deux seront publiées sous les titres Du vent dans les branches des cerisiers et Amours finis, amours infinis. Un jour qu’elle s’installe à son bureau, elle se met à esquisser quelques traits qui vont devenir son premier dessin et sa première peinture. Comme une lointaine réminiscence du célèbre Dormeur du Val de Rimbaud, cette première oeuvre représente un soldat à genoux touché par une balle dans le coeur et qui s’apprête à mourir. C’est le déclic de son insatiable envie de dessiner et de peindre qui va l’amener à orner de dessins les lettres qu’elle envoie en Bretagne à l’un de ses amis artiste-peintre alors qu’elle réside à la pension de famille des Thermopyles dans la rue de Plaisance du 14ème arrondissement de Paris. A peine un an après avoir commencé à peindre, Daisy a déjà de quoi exposer lors de la dernière édition 2013 du Festival des Arts de la rue Raymond Losserand organisé sous l’ère du Maire Pierre Castagnou. Elle réalise à cette occasion sa toute première vente d’une oeuvre intitulée Visage au corbeau. « Ce que je faisais à l’époque était très différent de ce que je fais aujourd’hui mais c’était déjà de la poésie, nous explique Daisy. Comme je viens de l’écriture, j’essaie de transcrire en peinture ce que j’aurais dit avec des mots. » La poétesse picturale se défend pourtant de pouvoir apporter une quelconque explication rationnelle à son oeuvre. Chacun peut y voir ce qu’il veut de la même façon que chacun comprend le mot d’un poème comme il en a envie. Il arrive même à l’artiste de construire ses oeuvres comme les poètes surréalistes procédaient pour composer leurs « cadavres exquis » : « Quand je suis en panne d’inspiration, j’esquisse plusieurs premiers traits avant de décider de commencer à poursuivre mon oeuvre à partir d’un trait particulier. Certaines fois, je commence à peindre les yeux fermés et je vois ce que cela donne. Et cela donne forcément quelque chose puisqu’il y a des traits et des couleurs. J’aimerais d’ailleurs tenter cette expérience collective qui consisterait à faire peindre un bout d’oeuvre par plusieurs artistes placés derrière des paravents pour finalement dévoiler une oeuvre complète ».

Se livrer sans aucune limite

Mais Daisy poursuit le plus souvent une idée précise qui est le produit du maelstrom formé par sa mémoire, son inconscient, ses rêves et ses fantasmes. Elle garde par exemple gravées dans sa mémoire les couleurs vert bouteille et marron couleur terre des tableaux de maitres de la maison familiale de son enfance, qu’elle va reprendre à son compte. « Je fonctionne absolument comme fonctionnent les artistes de l’art brut ou de l’art singulier et n’ai absolument aucun tabou ni aucune limite, ajoute l’artiste. Car c’est la liberté absolue qui doit s’exprimer. Ma seule limite est la limite de la page ou de la toile qui n’est pas extensible à l’infini. » Elle peut par exemple peindre des corps faisant l’amour, même si elle préfère suggérer les choses plutôt que les montrer, en laissant l’oeil aller au delà de ce qu’elle a peint par le pouvoir de l’imagination. Bien plus que par ses textes, Daisy a pourtant l’impression de se livrer et de se dévoiler complètement dans ses oeuvres picturales. « Il m’a d’ailleurs été bien plus difficile de montrer mes peintures que de lire mes textes en public, témoigne-t-elle. Le pas ayant été pris, il n’y a plus aujourd’hui aucun frein au rythme de sa production artistique : jusqu’à quatre ou cinq (!) dessins par jour quand elle décide de dessiner, ou deux toiles par jour lorsqu’elle décide de peindre. « En fait, je peins comme je tiens un journal en racontant ma journée, nous explique l’artiste. Ce qui m’amène à être aussi productive que Picasso qui a produit jusqu’à 60.000 oeuvres durant sa carrière. Depuis dix ans, j’ai dû produire environ 4.000 oeuvres au total, peut-être plus. » Daisy nous en donne chaque jour la primeur sur Facebook, mais il lui arrive aussi très souvent de participer à des expositions telles celles organisées par Patricia Michel dans le cadre de son association As de Coeur, par la Fondation Abbé Pierre (Festival « C’est pas du luxe ! ») ou bien encore ici et là dans certaines salles d’écoles des beaux-arts. Son exposition phare reste celle de 2015 qui a eu lieu tout au long d’un mois au bar-restaurant Le Laurier et à l’occasion de laquelle elle a vendu une dizaine d’oeuvres. « Je pense qu’il est important pour l’artiste de vendre, nous confie la peintre. Parce que c’est l’ultime reconnaissance qu’il puisse avoir de son vivant ». La vente ne constitue pour autant pas son moteur premier et Daisy continue de tracer son chemin quoi que l’on puisse dire de son travail qu’elle se sent aujourd’hui toujours en mesure de défendre même si elle est parfois habitée par le doute créateur. La peinture et le dessin sont en effet devenus deux éléments essentiels de sa vie qu’elle entend partager au maximum pour peut-être donner aux autres l’envie d’en faire autant. « Car plus nous serons d’artistes et meilleur le monde sera à condition que nous restions totalement libres de nos créations », conclut-elle. Voilà qui n’est pas parler pour ne rien dire !

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Jade Saint-Paul, peintre autodidacte de Paris, de la Martinique et du monde

Jade devant l’une de ses oeuvres et les magnifiques paysages de la Martinique

S’il y a un point commun entre l’art et l’amour, c’est bien celui du mystère de sa naissance. Il advient alors que rien ne nous y avait vraiment préparé et que l’on se croyait à mille lieux de le rencontrer un jour. Jade Saint-Paul nous en fait l’éclatante démonstration en peignant depuis un an et demi sans jamais avoir reçu aucune formation artistique et en suivant sa seule intuition de créatrice que son métier d’hôtesse de l’air avait jusqu’alors quelque peu contrariée. Le résultat est assez bluffant et n’a pas manqué de susciter l’enthousiasme de ses amis peintres et amateurs d’art qu’elle aime retrouver dans son 14ème arrondissement d’adoption entre deux vols de par le monde. Rencontre à la terrasse du Laurier, le repère des artistes-peintres du Quartier Pernety.

Effet artistique collatéral du Covid-19

C’est après le confinement dû à la pandémie de Covid-19 que, « du jour au lendemain », Jade Saint-Paul s’est mise à peindre. « Ca m’est venu comme ça », se rappelle-t-elle. Sans doute le fréquent contact de ses voisins peintres du Quartier Pernety pendant cette douloureuse épreuve d’enfermement obligatoire y est-il quand même un peu pour quelque chose : celui de Jean-Pierre Torlois, son voisin immédiat de l’immeuble de la rue Bénard où elle habite à l’époque ; celui de Dominique Cros, qui vient très souvent rendre visite à Jean-Pierre ; et celui de Marie-Laure Fadier qu’elle croise également régulièrement sur la Place Flora Tristan lors de salutaires apéros collectifs plus ou moins licites qui ont lieu sur la terrasse vide de tables et de chaises de L’Imprévu. « Sans que je m’en rende vraiment compte, contempler leurs oeuvres et les entendre parler peinture et pastel a provoqué chez moi, quelques mois après, un déclic qui m’a poussé à libérer mon énergie créatrice et les potentialités artistiques que mon métier d’hôtesse de l’air m’avaient longtemps amenées à refouler », témoigne Jade. Elle se souvient toute petite avoir pratiqué la danse classique et de quelques velléités pour rentrer au conservatoire de danse de Montpellier en butte aux exigences de la carrière militaire de son père qui est également musicien et artiste peintre à ses heures perdues et qu’elle va accompagner lors de ses différentes affectations en Afrique. De retour en France, elle entreprend des études littéraires dans le cadre desquelles elle choisit l’option théâtre qu’elle va pratiquer au théâtre Olivier Py d’Orléans. « Je pense que tout cela se rejoint, affirme Jade. Durant le confinement pendant lequel je m’ennuyais énormément puisque j’étais littéralement clouée au sol au même titre que les avions, un ami du Quartier m’a prêté un clavier sur lequel je me suis exercée huit à dix heures par jour ! Mon besoin de m’exprimer artistiquement d’une manière ou d’une autre s’est finalement cristallisé autour de la peinture ». Notre artiste autodidacte choisit alors pour signer ses oeuvres son deuxième prénom, Jade, qu’elle accole au nom de jeune fille de sa mère, Saint-Paul, pour se faire connaître en tant qu’artiste.

Influences africaines dans cette oeuvre « semi-figurative »

Inspiration martiniquaise, parisienne et… mondiale

Jade Saint-Paul affirme n’avoir « aucun plan » lorsqu’elle se met à peindre : « J’ai peut-être des idées de couleurs, mais c’est tout ». C’est donc son inspiration du moment et sa spontanéité guidée par sa seule intuition qu’elle projette sur ses toiles. C’est seulement « après coup » qu’elle réalise qu’elles sont en réalité l’écho de certaines périodes de sa vie ou de choses qu’elle aime et qui ressortent au bout de ses pinceaux sans même qu’elle y pense. « Si j’ai commencé par peindre des choses très colorées, c’est que je vivais en Martinique à cette époque, se rappelle Jade. J’ai été inconsciemment inspirée par les couleurs de la maison dans laquelle j’habitais, aussi bien celles de l’intérieur (plutôt ocres) que celle de l’extérieur (bleu turquoise). J’ai aussi réalisé des toiles qui sont des mélanges de vieux rose, de noir et de beige et je me suis rendu compte que le vieux rose était une réminiscence heureuse du tutu de ma prime jeunesse de danseuse classique. » Telles des madeleines de Proust, les couleurs qu’elle utilise évoquent donc parfois des micro-évènements qui font ressurgir d’heureux souvenirs de son enfance ou de son adolescence itinérantes marquées par les différents pays où elle a vécu au gré des affectations de son père militaire. D’où les influences africaines de certaines de ses oeuvres. Mais sa production artistique est aussi le reflet de son actuel métier d’hôtesse de l’air qui continue à la faire voyager à travers le monde et de son grand écart permanent entre la Martinique et Paris qui sont ses deux lieux de résidence. Jade est un réalité un véritable caméléon dont les couleurs de l’inspiration épousent l’endroit dans lequel elle exprime ses talents de peintre : « Ce que je fais en Martinique est très différent de ce que je fais à Paris qui est plus contemporain, plus épuré et qui n’utilise pas les mêmes couleurs. Et depuis que j’ai eu l’occasion de voir le mur de la Havane, j’aime travailler la texture de la matière que j’utilise, mettre des couches de différentes couleurs et les racler pour leur donner un effet altéré ».

Technique de plus en plus pointue

Sous les encouragements de ses amis peintres du 14ème arrondissement, Jade perfectionne en permanence sa technique et multiplie les tentatives en véritable touche-à-tout de la peinture. « J’ai commencé par faire de l’acrylique et de l’abstrait parce que je pensais ne pas savoir dessiner, se souvient-elle. Puis, j’ai tenté le pastel, ce qui m’a également beaucoup plu. J’ai non seulement testé différents médias, mais également différents supports (papier, papier kraft, papier à aquarelle, papier journal, papier à musique, etc.). Et après la peinture abstraite, je me suis mise au portrait, puis au nu. Quand je vois ce que j’ai produit en autodidacte depuis presqu’un an et demi, je pense que j’ai parcouru par moi-même le chemin d’initiation à la peinture et au dessin que j’aurais pu faire dans le cadre de véritables cours d’art. Aujourd’hui, mon goût est presque déjà formé et je sais ce que j’aime et prends plaisir à faire (travailler la texture, la transparence, etc.) ». Néanmoins, dans le but d’affiner et de préciser encore sa technique, Jade s’est inscrite aux cours des Ateliers des Beaux-Arts de Montparnasse qui débuteront en septembre prochain. Ils l’aideront à surmonter certains blocages qu’elle ressent de temps à autre dans sa progression et aussi à monter en puissance dans ce second souffle artistique de sa vie – mais au risque (bien réel) de brider sa spontanéité… Sans attendre de nouer à cette occasion de nouvelles relations avec les artistes locaux, notre impatiente croqueuse d’art et de vie a déjà exposé au Café culturel Paradol de la Porte de Vanves dans le 14ème arrondissement de Paris et le fera encore en 2023 en Martinique, son autre pays de coeur et d’adoption. Le succès est au rendez-vous puisque Jade a déjà vendu sa première toile à un collectionneur d’art bien connu des Amis de la Place Flora Tristan qui lui ont été d’une très grande aide pour l’aider à déterminer sa cote, et puisqu’elle enregistre également maintenant ses premières commandes. Soulages n’a plus qu’à bien se tenir !

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Les exquises Esquisses de Marie Burgat, écrivaine de Pernety

Comme souvent les artistes de grand talent, Marie Burgat est à la fois un peu sauvage, timide et extrêmement modeste. Elle est pourtant déjà l’auteure de trois ouvrages publiés : L’Amérique était sous nos pieds (L’Harmattan, 2011), Résurgence de la parole (auto-édition, 2018) et A chaque pas dans la neige fraîche (L’Harmattan, 2019), qui l’ont hissée au rang de figure emblématique du Quartier Pernety. Elle est aussi parolière de chansons et monte avec ses amis musiciens et interprètes des récitals autour de ses textes à L’Atelier du verbe, un théâtre de la rue Gassendi. Nous l’avons rencontrée à la terrasse de L’Envie, le café-restaurant de la rue Pernety, quelques mois après la sortie du double CD intitulé Esquisses qui est une anthologie en deux tomes de vingt-six de ses chansons.

La femme écrivain, « créature unique de Dieu »

« Ni photo, ni magnéto ! », nous a prévenu Marie avant notre interview, qui ne tient pas non plus à trop parler d’elle-même. Il nous aura fallu pas moins de deux entrevues à la terrasse de L’Envie pour commencer à apprivoiser l’écrivaine et à lui donner envie de nous en dire plus. Mais qu’aurait-elle au juste à dire de plus que ce qui est déjà contenu dans son oeuvre ? Puisqu’il n’y a, parait-il, de livres qu’autobiographiques, lisons-les pour en découvrir l’auteure ! Force est pourtant de reconnaître qu’il n’est pas toujours facile de se plonger dans les textes denses et foisonnants de Marie. Le plus accessible d’entre ses livres est sans doute le premier paru intitulé L’Amérique était sous nos pieds (2011) qui réunit « Trente-deux histoires » témoignant d’un sens aigu de l’observation tout en laissant transparaître la vocation de poétesse de la nouvelliste. Résurgence de la parole (2018) nous en fait voir de toutes les couleurs puisqu’il réunit les Poèmes rouges, les Poèmes verts et les Poèmes bleus de Marie ainsi que des extraits de la correspondance qu’elle a entretenue un temps avec Anaïs Nin. La préface de ce second livre nous apprend que son auteure a exercé vingt-sept (!) métiers différents (maquilleuse à Canal+, soignante en psychiatrie, assistante d’un magicien, réceptionniste dans un hôtel, enseignante en alphabétisation, vendeuse de jouets, assistante de réalisation, gérante de boutique de parfums, animatrice d’ateliers d’écriture,…) qui l’ont « convaincue qu’on ne sait jamais d’où la beauté va surgir ». Peut-être surgit-elle parfois à la fin d’une nouvelle comme celle intitulée Récréation qui figure à la page 33 de son premier ouvrage : « […] Et le sixième jour Dieu créa… la femme écrivain. Celle-ci n’était ni grande ni petite, ni belle ni laide, ni jeune ni vieille. Elle n’était ni gentille ni méchante, ni bavarde ni effacée, ni riche ni pauvre; mais elle était tout cela à la fois. La femme écrivain était une créature unique, et Dieu l’aima au premier coup d’oeil ; car il savait qu’il n’avait pas raté sa création et qu’il la donnerait en cadeau à l’homme. Et que lui-même ne s’en lasserait pas ».

Perles et bijoux

Mais la femme écrivain n’est jamais très sûre d’elle-même malheureusement. Pour être certaine de ne jamais lasser l’homme, elle préfère se parer de perles et de bijoux qui chez Marie Burgat prennent la forme de chansons dont elle compose les paroles. Chansons humoristiques, décapantes et déjantées, chansons poétiques et lyriques, chansons tendres sur les amours qui commencent et parfois finissent, Marie en a créées des dizaines avec ses amis musiciens et interprètes qui l’aident à en monter des récitals à L’Atelier du verbe, un petit théâtre de la rue Gassendi. « Je n’ai pas honte de dire que nous rencontrons beaucoup de succès », nous précise l’écrivaine. Sans doute le sens de l’humour et de l’autodérision de Marie ne manque-t-il pas d’y contribuer. Ceux qui confondent poésie et guimauve en seront pour leurs frais car la tonalité générale du double album intitulé Esquisses qui compile vingt-six de ses chansons est plutôt aigrelette. Tout le monde en prend pour son grade, y compris l’auteure elle-même. Les hommes sont bien sûr les premières victimes de sa plume acérée en application du principe « qui aime bien, châtie bien » (par exemples, dans « Eux » servie par la voix de Fabienne Moachon sur une musique de Quentin Martel ou bien dans « Tu m’agaces » composée et interprétée par Chantal Grimm). « Âne gris – Ouistiti » (mis en musique par Ravachol Giscard), qui est peut-être le « tube » de ce double album puisqu’il a donné lieu à la réalisation d’un clip (voir ci-dessous), fait alterner Elle et Lui dans un dialogue bien plus comique que glamour. L’ironie fait place à l’autodérision dans « J’aime ça », « Rêves dans le miroir » ou « Je m’aime » (musiques de Quentin Martel). Mais l’émotion est également bien présente, par exemple à l’évocation de l’existence « transparente et effacée » de la grand-mère de l’auteure dans « Invisible » (musique de Michèle Garance). Dans bien d’autres chansons encore qui font la part belle à l’amour et que sert le plus souvent la voix de Fabienne Moachon, Marie exprime par une écriture poétique toute en nuances sa grande sensibilité et sa clairvoyance dans la fine analyse de ses émotions et de ses sentiments. L’écrivaine, qui est définitivement « assez aimable pour être aimée » (« Assez aimable », musique de Quentin Martel), réussit l’exploit de redonner goût aux chansons à texte à ceux qui l’avaient perdu – ou même jamais eu. Souhaitons qu’elle n’en restera pas là et que sa rage d’écrire donnera naissance à d’autres pépites, comme on transforme en or le plomb du quotidien. Car aucun bijou ne sera jamais assez belle parure pour « la femme écrivain, créature unique de Dieu » !

Pour acquérir Esquisses au prix de 15 euros, vous pouvez envoyer un mail à Marie (marieburgat@yahoo.fr).

Un extrait d’A chaque pas dans la neige fraîche (page 86) que l’on peut sans doute utilement rapprocher de la première nouvelle de L’Amérique était sous nos pieds intitulée « Mon ange… » :

« J’aimais ma mère et elle me le rendait bien. Elle était très maternelle. Aussi quand un jour elle m’appela « maman » je fus désarçonnée. Je la regardai et vis qu’elle avait rapetissé, était habillée d’une robe gaufrée rose et de petites chaussures blanches avec un noeud dans ses cheveux bouclés. Seul son visage n’avait pas changé.

Maman, hurlai-je, où es-tu passée ? Je vis qu’elle avait l’air furieuse. Elle monta sur la table et tenta de m’administrer une fessée. Mais elle me manqua. Moi, j’avais grandi et mes vêtements étaient trop petits pour moi. Nous étions toutes les deux ridicules. Je lui proposai alors un pacte.

Jurant de nous séparer pour toujours nous retrouverions notre dimension. Aussitôt nous fûmes à notre taille, nous nous serrâmes la main froidement et ne nous revîmes jamais. »

Cliquez ici pour une critique avisée d’A chaque pas dans la neige fraîche et ici pour acquérir les ouvrages de Marie Burgat.

HeartCraft, le coeur à l’ouvrage dans le 14ème bisounours

HeartCraft à l’ouvrage place Flora Tristan (photo YB)

Vous aimez les bacs à fleurs bleus de la Mairie de Paris ? Nous non plus ! Pourtant, ceux qui y regardent de plus près auront remarqué que certains d’entre eux sont ornés d’autocollants (de « sti-coeurs » plus exactement) qui sont l’oeuvre d’un street artist parisien très en vogue et très en cour à la Mairie du 14ème arrondissement de Paris. Nous avons interrompu HeartCraft dans son travail de collage place Flora Tristan pour qu’il nous explique les tenants et les aboutissants de sa démarche bisounours.

Amour, gloires et inclusivité

« L’amour au pouvoir ! », tel est le slogan d’HeartCraft dont la signature représente deux visages enlacés qui forment un cœur. Notre street artist, qui est un artiste urbain à tous les sens du terme, cultive la discrétion en collant ses oeuvres sous pseudo et en évitant le plus possible les photos de face. Il n’a pourtant rien d’un voyou ni même d’un vandale. Bien au contraire, il défend ardemment les valeurs en très nette perdition de tolérance et d’ouverture aux autres. Non sans un certain succès d’ailleurs puisqu’il a déjà plusieurs fois eu les honneurs du Figaro, de 20 Minutes et de quelques autres médias encore. Il a aussi la cote à la Mairie du 14ème arrondissement de Paris puisque Madame la Maire Carine Petit en est une grande fan, qui la première a « reposté » sur Instagram les oeuvres de l’artiste collées sur les fameuses jardinières bleues que ce dernier est très inspiré de vouloir artistiquement « customiser ». Il l’a déjà fait place Flora Tristan, place des Droits-de-l’Enfant (*), place Stéphane Hessel et rue Daguerre. Et consécration officielle, il s’est vu confier par la Mairie du 14ème, qui lui en a passé commande dans le cadre du mois parisien du handicap, la réalisation d’un « Mur Matisse » au 83 de la rue Pernety. Cela fait maintenant cinq ans qu’HeartCraft colle ses « sti-coeurs » un peu partout à Paris. Pour installer l’amour au pouvoir, il lui arrive de s’inspirer d’oeuvres d’art (tableau de Renoir, photo de Robert Doisneau, etc.), mais aussi de célébrités en devenir qu’il souhaiterait faire accéder au statut d’icônes artistiques de la même façon qu’Andy Warhol a immortalisé Marylin Monroe et Elvis Presley en en sérigraphiant les portraits . « J’ai essayé de trouver de nouveaux héros pour en faire des icônes d’aujourd’hui », nous dit HeartCraft. Ainsi en a-t-il été d’Amanda Gorman, poète et activiste américaine, de Barbara Butch, DJ queer assumant ses formes, ou bien des handisportifs Felix Streng, Bethany Hamilton et Théo Curin. Même s’il n’en avait pas vraiment conscience, l’inclusivité était dès l’origine au centre de sa démarche personnelle qui l’a vu décliner des coeurs « interraciaux et interreligieux ». « Je ne suis bien sûr pas le seul mais il faut bien reconnaître que nous ne sommes pas nombreux à travailler sur ces thématiques, à les revendiquer et à les disséminer un peu partout, fait observer HeartCraft. Le 14ème arrondissement de Carine Petit était sans aucun doute le terrain idoine pour y exercer ses talents.

(Sti-)coeur interconfessionnel de HeartCraft (photo YB)

Punk bisounours

Mais les bons sentiments sont-ils vraiment de l’essence de l’art urbain qui cultive volontiers la transgression ? Sont-ils compatibles avec l’âme punk et underground du street art ? « Tout dépend où l’on place le curseur de la violence et de la rébellion, nous répond HeartCraft qui n’a visiblement pas peur de casser les codes et d’évoluer hors des sentiers battus. Si je m’ingéniais à coller mes coeurs interraciaux dans certains quartiers de Paris, ça pourrait me poser de très sérieux problèmes. Idem pour mon coeur LGBT qui était systématiquement déchiré sur les bornes Autolib sur lesquelles je le plaçais. » La démarche du street artist a beau être dans l’absolu inclusive, tolérante et aimante, il n’en est pas moins parfois très mal compris. Et même s’il cherche à interpeller son public par la douceur, les coeurs qu’il dessine et colle dans la capitale restent en réalité très transgressifs pour certains auprès desquels son message d’amour ne passe pas toujours. « Un street artist très connu m’a très vertement rabroué au sujet de mon coeur représentant un juif portant une kippa embrassant une musulmane voilée, témoigne-t-il. Il m’a clairement dit que je n’avais pas à faire ça. » HeartCraft n’est par ailleurs pas toujours à l’aise pour s’exprimer à l’époque actuelle. Car il lui est aussi arrivé de se voir reprocher certaines de ses oeuvres au motif que ses origines et son vécu personnel ne lui permettaient pas de savoir de quoi il parlait. « J’y vois la conséquence du détournement de ce qu’on appelle aujourd’hui péjorativement le wokisme qui est pourtant à l’origine une pensée très intéressante en ce qu’elle appelle à l’éveil des consciences. Je suis pour ma part persuadé en tant qu’artiste et ancien comédien que, si on est ouvert à l’autre, on n’a pas besoin de vivre ses expériences pour pouvoir les comprendre et ressentir les injustices ou les discriminations qu’il a pu vivre – d’autant que j’ai également pu être discriminé dans ma vie personnelle. » HeartCraft est bien décidé à poursuivre sa route et contribue à sa façon à éveiller les consciences, notamment sur la question du handicap en collant des « sti-coeurs » représentant des athlètes paralympiques. Car il est profondément convaincu que ce qu’on ne montre pas n’existe pas. Un punk bisounours, ça n’existe pas, ça n’existe pas. Eh ! pourquoi pas ?

(*) « Sti-coeurs » aujourd’hui retirés.

« Mur Matisse » du 83 rue Pernety réalisé dans le cadre du mois parisien du handicap (photo de l’artiste)
Sti-coeur handisport, rue Daguerre (photo YB)
Sti-coeur Amanda Gorman, place Flora Tristan (photo YB)

Le 14ème en graffs et en friches de Katre

Katre au travail rue Olivier Noyer dans le 14ème arrondissement (photo Jérôme Thomas)

Antonin Giverne, alias Katre, est un artiste reconnu, qui voyage aujourd’hui en France et dans le monde entier pour faire partager sa fascination pour les friches industrielles et les endroits abandonnés qu’il fait revivre en les transformant en oeuvres d’art. Il n’en est pas moins resté très attaché au 14ème arrondissement de Paris où il a toujours vécu pendant que s’affirmait son identité artistique située au point de rencontre du graffiti, de la photographie et de l’art contemporain. Il nous en a dit quelques mots autour d’un café au Verre Siffleur, le bistrot de la rue d’Alésia.

Baigné dans la contre-culture graffiti du 14ème

Avant de devenir Katre, Antonin Giverne a grandi dans un atelier d’artistes de la rue de Ridder dans le 14ème arrondissement de Paris. Ses parents qui sont professeurs d’arts plastiques l’emmènent très tôt visiter des squats parisiens dont les murs recouverts de tags et de fresques multicolores l’impressionnent beaucoup. Il ne manque pas d’en garder une trace sur l’appareil photo que lui a offert sa mère photographe. Dès l’âge de 13 ans, il s’exerce lui-même à graffer sur la petite ceinture à la porte de Vanves. « Cet endroit non-autorisé que j’ai découvert grâce à mes parents et où l’on croisait parfois des bandes de skinheads était à l’époque un repère important pour les graffeurs français, se rappelle Antonin. Il fait partie intégrante de la contre-culture graffiti du 14ème qui constitue une identité artistique à part entière de notre arrondissement même si elle est bien sûr bien loin d’être aussi connue du grand public que celle du Montparnasse du début du XXème siècle ». Antonin évoque avec enthousiasme et nostalgie les murs et les rames de métro tagués de la ligne 13 qui éveillent son regard d’artiste ainsi que plusieurs autres lieux « magiques » situés à proximité de chez lui et qu’il a bien connus adolescent : « J’ai eu la chance de découvrir des endroits où sont venus s’exprimer les plus célèbres graffeurs du microcosme underground français (Fab, Bando, les PCP, etc.) dont j’ai pu photographier certaines fresques extraordinaires et emblématiques de la culture hip-hop dans laquelle je baignais à l’époque ». Ainsi fréquente-il assidument en sus de la petite ceinture le parking abandonné de Mouton-Duvernet qui était situé près de l’emplacement de l’actuel Monoprix et l’énorme « trou » du boulevard Brune dont l’entrée était située près de l’actuel bureau de poste. S’ajoutait à ces endroits très connus et très courus des graffeurs parisiens le terrain vague du Château Ouvrier à Pernety qui était à l’époque complètement vide et abandonné. Antonin ne se contente pas d’y graffer, il inscrit sa démarche dans le collectif en créant avec des copains une association qui organise toutes sortes d’évènements autour de la peinture et de la musique : « L’idée était de faire des choses ensemble tout en restant le plus autonome possible, dans l’esprit du hip- hop », témoigne-t-il. C’est dans ce cadre et pour essayer de gagner un peu d’argent que la bande de potes va démarcher les commerçants du quartier en vue de décorer à la bombe les devantures métalliques de leurs magasins de la rue d’Alésia et de la rue Losserand…

Le dépôt de bus de la porte d’Orléans vu par Katre (rue Olivier Noyer, 14ème) (photo Katre)

Friches du 14ème

Le regard du futur Katre continue à s’aiguiser tout au long de ces années d’apprentissage. Il est d’ailleurs très possible que sa passion pour les friches industrielles et les lieux abandonnés qui est devenue sa marque de fabrique et qui a déjà fait l’objet d’articles dans de nombreuses revues d’arts (Art Magazine, Graffiti Art, etc.) soit en partie née de sa fréquentation assidue des terrains vagues du 14ème arrondissement de Paris pendant son adolescence. Ses parents (sa mère qui est photographe et son père qui travaille beaucoup sur l’architecture) ont certes également joué un rôle déterminant dans cette orientation artistique qui va l’amener à prêter attention au contenant (les friches) autant – voire plus – qu’au contenu (les graffs). « J’ai réalisé que si je voulais trouver un univers et une touche qui se démarque un peu des autres, il fallait entamer une réflexion sur ma création et y intégrer de nouveaux éléments », se souvient-il. Le déclic a lieu quand il réalise son mémoire de fac d’arts plastiques sur la piscine Molitor et l’architecture très particulière de ce lieu abandonné. Antonin se plonge alors dans la lecture de livres d’art contemporain qui rendent compte du travail de certains pionniers de l’exploitation artistique des friches et qui l’amènent à lui-même tester des dessins et des retouches photo sur Photoshop pour affirmer et affiner un style aujourd’hui reconnaissable entre tous qui utilise des photographies d’usines abandonnées et d’endroits désertés, imprimées en grand format noir et blanc avant d’être recouvertes de calligraphies de couleur. Le 14ème arrondissement n’a pas manqué de lui offrir matière à créations. L’histoire a commencé sur le site autogéré des Grands Voisins établi sur l’emplacement de l’ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul dont Madame la Maire Carine Petit autorise l’artiste à explorer les lieux abandonnés dès 2015. Katre est par la suite l’un des tous premiers à pouvoir y bénéficier d’un atelier. Il colle à l’entrée du site une immense photo peinte représentant l’intérieur d’un bâtiment qui n’avait pas été réhabilité ni encore débarrassé de son matériel hospitalier. La série intitulée Souvenir de Paris se poursuit pendant le confinement avec des photos inscrites dans des cercles qui permettent de redécouvrir d’incroyables architectures du passé. Sont ainsi immortalisés une structure éclatée du cinéma Gaumont pendant les travaux de restructuration de 2015 (oeuvre collée rue Ernest Cresson) et le dépôt de bus de la porte d’Orléans (oeuvre collée rue Olivier Noyer). Katre a d’autres idées en tête et entend bien continuer cette série en parallèle de ses autres projets en France et à l’étranger. Il est de fait toujours à l’affut de nouvelles friches dans le 14ème qu’il aimerait pouvoir faire revivre grâce à une fresque pérenne sur un mur de notre arrondissement qui viendrait couronner la mise à l’honneur de certains de ses graffs qui a déjà eu lieu dans le cadre de différentes éditions du festival des 14’Arts. L’univers de Katre est certes un peu particulier, qui nécessite d’y regarder à plusieurs fois pour comprendre et apprécier la démarche de l’artiste. « Je vois bien que c’est plus compliqué qu’autre chose car j’ai choisi un angle différent de celui de la plupart des artistes urbains, reconnait le créateur qui n’en pense pas moins que son public a besoin d’être secoué et « perturbé ». Mes oeuvres qui mêlent graffiti, photographie et art contemporain sont moins accessibles car plus abstraites que les fleurs et les visages qui ornent habituellement les murs de Paris. Mais je ne lâche pas l’affaire parce que c’est ce qui me correspond et ce qui me fait plaisir. Et tant pis si je loupe des trucs ! ». Sortir du cadre toujours, mais sans jamais sortir de Katre !

Cliquez ici pour accéder au site de Katre et ici pour accéder à sa page Facebook.

Katre, site des Grands Voisins 2017 (photo Katre)

Soda Pop : « J’ai toujours été un touche-à-tout »

Guillaume derrière le bar du « Ton Air de Brest »

Il pétille, Guillaume Soda Pop ! Il pétule même – mais sans jamais se la péter, et c’est pourquoi il inspire d’emblée la sympathie. Il nous fallait quand même creuser davantage pour découvrir la personne qui se cache derrière le barman un peu déconneur du Ton air de Brest, le pub musical breton de la rue Maison Dieu dans le 14ème arrondissement de Paris. Et là, surprise ! Guillaume devient soudainement sérieux quand il parle de ce qui le motive profondément et qui a fini par donner sens à son existence tumultueuse : son livre dont il retravaille toujours l’épreuve finale, ses créations musicales reconnues par ses amis producteurs et DJs, et ses premières tentatives picturales. Rencontre avec un artiste-né qui n’a pas eu d’autre choix que de le devenir.

Tombé sur la tête après une « chute de 34 étages »

Guillaume nous reçoit dans son « antre » de la rue Labrouste entouré de ce qui compte le plus à ses yeux à l’heure actuelle : un synthé dans son coin piano ; un ordinateur, une groovebox et des platines dans son coin DJ ; et enfin des tableaux (réalisés à partir de photos) qu’il a placés au dessus de son divan. Il me fournira également sur la clef USB que j’ai apportée une copie de son projet de livre. « Je me consacre totalement à l’art, je me sens complètement happé par ça, nous dit le barman et programmateur musical du Ton Air de Brest. Pendant dix ans j’avais perdu le mojo et je ne voulais plus faire de musique car j’en avais été dégoutté après le burn out que j’ai fait à l’âge de 34 ans. C’est Patrick Foucteau, le patron du Ton Air, qui m’a remis le pied à l’étrier parce qu’il avait besoin d’un DJ pour un festival qu’il organisait en Bretagne. J’ai racheté des platines et c’est ça qui m’a redonné goût à la musique. » Guillaume raconte dans son livre en préparation intitulé La Guerre des Fous ce qu’a été sa vie chaotique avant son effondrement psychique : une vie de hauts et de bas ponctuée de violences pendant sa jeunesse mais également marquée par une fugitive réussite sociale quand, après un parcours scolaire plutôt moyen, le jeune haut-savoyard est devenu responsable informatique dans un grand groupe dont les bureaux sont basés dans une tour de la Défense. Excédé par sa hiérarchie et déstabilisé par la mort accidentelle d’un ami très cher, il finira par provoquer lui-même, après cinq ans de bons et loyaux services, sa « chute de 34 étages » dans les circonstances rocambolesques qu’il raconte dans son livre. « C’est le truc le plus insensé de ma vie, se souvient l’ex-informaticien. Je me suis définitivement grillé sur le marché de l’informatique ». Sorti des rails d’une existence toute tracée, Guillaume se met alors en tête de rénover un petit voilier de sept mètres tout en enchaînant courageusement les petits boulots (maçon, fromager, charpentier, aiguilleur de camions, bricoleur à domicile, dépanneur informatique, manutentionnaire à quai, etc.) jusqu’à connaître un burn-out alors qu’il atteint sa 34ème année. La Guerre des Fous signé sous un pseudonyme ironique n’est pourtant pas seulement le récit autobiographique d’un touche-à-tout poussé par la vie à certaines extrémités, c’est aussi un roman ésotérique qui raconte l’histoire d’une « épidémie de folie ». « L’écriture est quelque chose d’inné qui m’a toujours accompagné, nous révèle Guillaume. J’ai écrit mon premier livre à l’âge de huit ans et au lycée j’écrivais des nouvelles plutôt que prendre des notes pendant les cours. Jusqu’à ce qu’un jour j’entende un écrivain dire que pour écrire un bouquin il valait mieux avoir quelque chose à raconter, ce qui m’a amené à arrêter d’écrire pendant quinze ans… Mais quand j’ai fait mon burn-out qui m’a conduit au bord du suicide et de la misère, je me suis dit que cela pourrait faire une bonne histoire et je me suis remis à écrire. »

Rue de New York (d’après un tableau photo IKEA)

La revanche d’un « mauvais DJ » aujourd’hui compositeur reconnu par ses pairs 

Contrairement à beaucoup d’autres pour lesquels le sujet demeure tabou, Guillaume ne fait pas mystère de sa bipolarité qui est une pathologie psychique que partagent de très nombreux artistes et créateurs. Si cette « particularité » conduit parfois à prendre des décisions impulsives inconsidérées, elle a également souvent été à la source de la créativité des grands noms qui ont marqué l’histoire de l’art quand ce n’est pas l’Histoire tout court. Guillaume ne se prend ni pour Napoléon ni pour Van Gogh, mais a décidé de suivre son instinct et ses envies en écrivant, en peignant et en composant des créations musicales. « J’ai toujours été un touche-à-tout », nous dit l’artiste en perpétuel devenir. La peinture, c’est tout neuf. J’ai récupéré dans la rue ce tableau IKEA qui symbolise une rue de New York et sur lequel je voyais plein de signes que je me suis finalement décidé à peindre. Car je me suis rendu compte qu’un peintre ne peint en fait jamais la réalité, mais plutôt ce qu’il perçoit de la réalité. Ca a été une révélation pour moi qui ne connaissais rien à la peinture. Ce tableau-là est mon premier tableau qui a le mérite d’exister et sur lequel je me suis complètement lâché un peu comme un bébé qui babille. J’ai maintenant plein de projets de peinture. » Mais le canal par lequel Guillaume exprime le plus volontiers son énergie créatrice reste la musique qu’il a pratiquée dès l’âge de 15 ans en faisant avec plus ou moins de succès la tournée des bars et des boites de nuits auxquels il a sans relâche proposé ses talents de DJ. « Les platines ont été mes instruments de prédilection pendant 20 ans et quand j’ai connu mes premiers troubles bipolaires à l’âge de 34 ans, j’étais en passe de devenir pro, se souvient-il. Mon burn-out a complètement rebattu les cartes. Mais j’étais au fond un très mauvais DJ quelque part, car j’étais déjà trop artiste et je voulais faire de l’expression musicale en tentant d’apporter un son que les gens ne connaissaient pas plutôt que faire danser sur Annie Cordy ou Patrick Sébastien. » Le besoin de création que Guillaume ressent depuis des années « jaillir en étoile » au travers de ses différentes activités littéraires, musicales et aujourd’hui picturales est maintenant arrivé à maturité et commence à porter ses fruits. « J’ai arrêté de faire de la merde », nous lâche-t-il provocateur. Preuve en est la reconnaissance de ses pairs compositeurs (Yvon, Mashup Superstars) qui sont devenus ses alliés en musique. Guillaume me fait écouter quelques extraits de ses compositions créées sur Ableton Live avant de manipuler sa groovebox pour interpréter son premier titre live intitulé Roadgame inspiré d’un morceau de Kavinsky (2013). Je lui souhaite bonne chance sur les chemins épineux qui mènent au succès avant de prendre congé.

Cliquer ici pour écouter Roadgame, le premier titre version live de Soda Pop, et l’ensemble de ses derniers morceaux (dont notamment L’exclu, le choix de Pernety 14).

« La marginalité est ma matière de prédilection » (Marie Bataille)

« Heureux soient les fêlés, car ils laisseront passer la lumière », disait Michel Audiard. Marie Bataille, auteure de littérature pour la jeunesse, partage cette tendresse particulière pour les marginaux et les êtres à part. Aziz, Nono, Mademoiselle Princesse Culotte ou bien encore Adolphe, le chien qui détestait son nom, sont les (anti-)héros atypiques de ses romans destinés aux 6-10 ans. Nous nous sommes rendus rue d’Alésia dans le quatorzième arrondissement de Paris pour rencontrer celle qui leur a donné vie.

Des textes courts réalisés au contact de professionnels

La rencontre de Marie Bataille avec la littérature jeunesse doit plus au hasard qu’à un projet délibérément réfléchi. L’évènement déclencheur se situe au début des années 90 quand elle est sollicitée pour s’occuper des pages Jeux du magazine J’aime lire destiné aux 7-10 ans et édité par le groupe Bayard Presse. Depuis ses études poussées de littérature à Toulouse, l’institutrice a toujours manifesté un goût certain pour l’écriture qu’elle va enfin se décider à exprimer publiquement en proposant à son éditeur un premier ouvrage intitulé Adolphe, aux pieds !. L’histoire du chien fugueur Adolphe qui déteste son nom et qui décide de faire le sourd pour ne plus l’entendre hurler de la bouche de son maître sera finalement éditée chez Milan et rééditée en poche quelques années plus tard avec des illustrations de Michel Tarride. Marie va bientôt prendre goût au travail d’écriture des romans jeunesse réalisés avec le concours des rédacteurs et des chefs de rubriques des différentes maisons d’éditions avec lesquelles elle collabore. « Si l’écriture de l’histoire se fait elle-même très rapidement après que l’idée a longtemps mûri, le travail de correction est extrêmement intéressant car on travaille avec des gens qui poussent au maximum pour que le livre soit le plus réussi possible », témoigne-t-elle. Les romans pour les 6-10 ans sont en règle générale des textes assez courts qui tiennent en cinq petits chapitres illustrés par un dessinateur. Marie va en réaliser une quinzaine qui seront publiés chez Milan, Bayard et Nathan et dont certains seront traduits en italien, danois ou coréen. La peur bleue d’Albertine, Nono et le tableau volé, Mère Rugueuse et les enfants perdus, Mademoiselle Princesse Culotte en sont quelques exemples qui empruntent tant au registre comique qu’au registre tragique. Où l’auteure puise-t-elle donc son inspiration ? « Je pense que c’est une part d’enfant qu’on a en soi car, en fait, ce sont des histoires qu’on se raconte à soi-même », nous dit Marie. Il parait qu’il n’y a de livres qu’autobiographiques. C’est, semble-t-il, également vrai pour les romans jeunesse car l’auteure d’Adolphe, aux pieds ! nous confie qu’il ne faut pas chercher bien loin pour découvrir l’origine de ce premier ouvrage : Marie qui s’appelle en réalité Marie-Louise détestait tout autant qu’Adolphe son véritable prénom pendant ses jeunes années, à une époque où il était perçu comme un peu désuet…

La révélation d’Aziz

Si la littérature jeunesse peut parfois être l’exutoire de conflits psychiques, elle peut également être l’expression d’un vécu personnel. « Ecrire ça guérit de beaucoup de choses, ça soulage le coeur… », peut-on lire au début d’Aziz, escalier D, appartement 27 publié en 2009 chez Milan Poche Junior. Cet ouvrage puise certainement beaucoup dans l’expérience d’institutrice de Marie qui a exercé son métier dans certaines banlieues difficiles d’Ile-de-France, à Bagneux ou à Nanterre. S’adressant aux 9-10 ans, il ne compte pas moins de 18 chapitres et est à ce jour le roman le plus long publié par notre auteure en plus d’être le seul qui soit écrit à la première personne du singulier. Comme tous les héros de Marie, Aziz a « quelque chose de travers » qui le rend unique et attachant. « Je me suis progressivement rendu compte que ce qui m’intéressait particulièrement dans l’enfance, c’étaient les êtres à part et un petit peu monstrueux, les enfants qui n’arrivaient pas à s’intégrer, nous dit l’écrivaine. Ils vont devenir les personnages récurrents de mes livres car j’ai toujours aimé travaillé sur ces enfants qui ne sont pas « comme les autres ». La marginalité est vraiment ma matière de prédilection ». De fait, l’ouvrage qui devait au départ s’intituler Les carnets de Mehmed n’a pas laissé indifférent et a été très bien accueilli notamment dans les écoles dont les élèves des classes primaires ont pu s’identifier au jeune héros qui connait une révélation à la fin du récit. Mais la véritable révélation du livre est bien celle de la qualité de romancière de Marie Bataille qui réussit vraiment à nous émouvoir en nous contant les aventures d’Aziz et de ses copains, les amours de sa soeur Samia et leur combat pour la réinsertion sociale et professionnelle de leur Mère Aïcha. « La littérature pour la jeunesse a été pour moi en quelque sorte une solution de facilité », affirme pourtant l’auteure qui n’a plus publié dans ce registre depuis maintenant cinq ans. L’histoire d’Aziz est à coup sûr un passeport convaincant pour d’autres projets littéraires qui, nous l’espérons, ne manqueront pas d’aboutir dans les années à venir.

Cliquez ici pour une visite sur le blog de Marie Bataille.

Michel Bühler ne met pas d’eau dans son vin (Rouge) !

Crédit photo Anne Crété

Nous nous sommes trouvés un peu démunis lorsque nous avons décidé de consacrer un article de notre modeste blog de Quatorzien à Michel Bühler que nous croisons régulièrement au bistrot Le Laurier à l’angle de la rue Didot et de la rue Pernety où il a son pied-à-terre parisien. Car tout ou presque a déjà été dit sur « Bubu » qui a notamment déjà eu les honneurs de la télévision suisse (cliquer ici pour la belle émission de Manuella Maury sur la RTS Un). Pour autant, l’auteur-compositeur-interprète helvète n’est toujours pas à court d’inspiration et revient aujourd’hui à la charge avec Rouge, un nouvel album de chansons françaises à texte qui affiche clairement la couleur. L’occasion pour nous de lever un verre à sa santé !

« Un connard qu’a jamais dû ramer »

Etre Suisse, cela ne veut pas forcément dire être neutre. Né aux pays des banques, Michel Bühler est un artiste engagé qui n’a jamais mis son drapeau (rouge) dans sa poche. Plusieurs de ses chansons sont de virulentes charges contre le système capitaliste et la course au profit qui saccage la planète, exploite les humbles et laisse les plus fragiles sur le carreau. D’entrée de jeu ou presque, Pour se payer des yachts donne le ton : « Pour se payer des yachts / Et les pétasses qui vont avec / Pour se remplir les poches / De billets verts puant la mort / Pour être les plus gros / Pour être les plus forts / Ils ont violé sans vergogne la terre / […] Ils ont tué la mer et les coraux / […] Ils ont laissé sur le chemin / Terrassés par la faim / Dix millions de gamins ». Plus loin encore en milieu d’album, Ils étaient huit Polonais raconte l’histoire malheureusement tristement banale de travailleurs immigrés exploités puis remerciés par un patron indélicat. Plus de cinquante ans de chansons n’ont pas calmé Michel Bühler – bien au contraire. On a même l’impression qu’il est de plus en plus rouge (de colère), et qu’aucune argutie politique ne saurait venir à bout de la révolte face aux gâchis et aux injustices qui gronde en lui. Tous aux abris quand il tacle notre bon Président Macron dans Papillon de nuit ! : « Un connard qu’à jamais dû ramer / S’ met à dire que de l’autr’ côté d’ la rue / Y a tout l’ taf qu’on veut, qu’ y a qu’à s’ baisser / Moi pauv’ pomme pauv’ con, ben je l’ai cru / Tous les boulots d’ merde m’ les suis tapés / Laveur de vitres frotteur de trottoirs / Par téléphone vendeur de volets / Livreur à vélo dans la nuit noire (au noir!) / Bizarre j’ai pas fait mon beurre / J’ai dû rater l’ascenseur / Mais j’ai pu mesurer la tendresse / Des p’tits chefs qu’ aboient derrière tes fesses ». L’espoir (titre de l’une de ses précédentes chansons) semble vivre loin de ce monde puisque, chante-il dans Sapiens, « Nous n’avons rien appris » : « Pour un Villon, pour un Mozart / Pour un Van Gogh au désespoir / Combien de salauds dans l’histoire / De bourreaux d’ordures notoires / […] Passent les siècles, les empires / Passent les fils passent les pères / A chaque fois pareille et pire / Comme un ressac revient la guerre / A chaque génération / Les cimetières sur l’horizon / Les champs de ruines à l’infini ». Qui va réconcilier Michel Bühler avec la vie ? Les femmes, les copains de bistrots ou bien la poésie ?

Crédit photo Anne Crété

« Chanter c’est vivre un peu plus »

On aurait en effet tort de ne voir en « Bubu » qu’un contestataire dépité de constater que le monde tel qu’il est n’est pas à la hauteur de celui qu’il devrait être. Rouge s’ouvre d’ailleurs sur une chanson de l’attente (et du confinement…) qui n’est rien d’autre qu’une déclaration d’amour à une mystérieuse Nanou… Comme souvent les idéalistes, Michel Bühler est en réalité un sentimental qui cultive un monde intérieur un peu mieux fréquenté que celui qu’il nous est habituellement donné de côtoyer. Une fois éloignés les fâcheux restent l’être aimé et les amis, toutes celles et tous ceux à qui il aime consacrer du temps. Ainsi en va-t-il dans Chanson pour Manuella de la bonne amie qui s’est fait cruellement larguer : « C’est pas parc’ qu’un mec s’est tiré / Manuella / Qu’il faut t’effondrer / Plus bouger rester là / T’as piqué du nez / T’as le cœur en gravats / Ça laiss’ rien debout un amour qu’est plus là / Pourtant cascades et falaises / Soleil couchant sur tes glaciers / L’automne aux branches des mélèzes / A mis de l’or pour te fêter / Bientôt viendra le blanc silence / La neige froid duvet de coton / Ç’ a toujours un vieux goût d’enfance / L’hiver qui nous garde aux maisons ». Quelle meilleure consolation en effet que la contemplation de la nature – ou de ce qu’il en reste encore… ? Pour les citadins, la poésie peut aussi se nicher dans les troquets de quartier avec bien sûr à boire et à manger comme à prendre et à laisser : « […] Voilà qu’verre en main, toujours gaillard / J’ me mets à zoner de bar en bar / J’y croise Dugland Machin Cézigues / L’Informé c’lui qu’ en sait long sur tout / Le Bavard qu’on fuit vu qu’il fatigue / Et Patou le p’tit qu’a les yeux doux / D’accord ça fait peu de Prix Nobel / Peu de « winners » au mètre carré / Et ça s’ contredit ça s’interpelle / N’empêch’ que c’est du monde du vrai / Comme ça rigole aux éclats / Je m’y plonge jusque là / Nuits enfumées jusqu’au matin clair / Je m’ sens comme un poisson dans la mer » (Papillon de nuit). Les années qui passent auront pourtant raison des plus beaux et vigoureux lépidoptères en quête de chaleur humaine et d’authenticité (« Bientôt viendra la fin du voyage / M’en irai sur la pointe des pieds »). Et la nostalgie affleure quand Michel Bühler évoque les souvenirs du grand voyageur qu’il a été (Je me souviens, Jérusalem) et des copains aujourd’hui disparus (Chanson pour Kim). Mais pas question de baisser la garde ou de mettre de l’eau dans son vin (rouge) car le rosâtre ne lui sied guère : « Rouge est la couleur du sang / Qui tant a nourri la terre / Sang d’esclaves de pauvres gens / Sang de femmes ordinaires / A travers la nuit des temps / Combien de larmes amères / Rouge est la couleur du sang / Sur nos drapeaux de misère » (Rouge). Bubu préfère chanter le monde quand bien même il lui fait très souvent voir rouge, car « Chanter c’est vivre un peu plus / C’est respirer à plein ciel bleu […] / Chanter c’est la main tendue / Le coeur qui s’offre généreux […] / Chanter c’est libre et têtu / Veiller, entretenir le feu / C’est espérer que jamais plus / Un enfant n’sera malheureux » (Chanter). Alors chantons et buvons également ! Qui a bu boira, mais avec Bubu point de gros rouge qui tache, plutôt du Rouge auquel on s’attache…

Rouge, Les Editions du Crêt Papillon, 2021, 20 euros.

Pour acquérir Rouge, le dernier album de Michel Bühler, rendez-vous sur son site en cliquant ici. Vous y retrouverez également en libre accès l’intégralité des paroles de ses 236 chansons dont celles de Rouge ici reproduites avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Jean Yarps, entrevue entre pochoirs et polars

Jean Yarps à la « Galerie One Toutou » des Puces de Saint-Ouen (photo C. Degoutte)
L’univers de Jean Yarps est peuplé de gros pétards – ceux des pin-ups et des gangsters. En bon gainsbourien, ce pochoiriste des premières heures aime jouer avec la dynamite et (ex-)poser ses « bombshells » un peu partout sur les murs de Paris. Il nous a reçu dans son « antre » de la bien nommée rue des Artistes dans le 14ème arrondissement de Paris pour nous faire partager son monde et ses projets.

Du « vite fait bien fait » des débuts au méticuleux travail artisanal d’aujourd’hui

Lorsqu’il débarque à Paris à la fin des années 80, Jean Yarps reste scotché devant de superbes graffitis dans les escaliers de Radio Nova. C’est le point de départ de sa vocation de street artist. Il jette son dévolu sur la technique du pochoir qui permet d’intervenir « vite fait bien fait » dans la rue sans encourir les foudres de la maréchaussée et avec un résultat souvent bluffant. C’est l’époque des pochoirs monolayer, transgressifs et clandestins, la belle jeunesse de l’art urbain… Yarps assume et revendique complètement le côté punk et underground qui est l’âme du street art. Il trouve également dans la provoc et les images choc un exutoire à sa timidité naturelle. Dans les squats parisiens qui accueillent ses oeuvres, il fait la connaissance d’artistes qui partagent la même sensibilité (SP38, Pedrô!, Momo, Mick, Eduardo, Basalt, Le Bateleur, etc.) et avec lesquels il va former le collectif de la Zen Copyright dont la devise « Besoin de personne en art laid ! » annonce la couleur à tous ceux qui se réclament du Beau… Expulsion après expulsion, les membres de la joyeuse bande de vandales vont ouvrir de très nombreux espaces dans différents arrondissements de Paris tout en couvrant les rues de la capitale de leurs productions avant de finalement décider de dissoudre le collectif à la fin des années 90. Sous ses dehors rebelles et malgré le nom d’artiste qu’il s’est choisi, Spray Yarps n’aime pas faire les choses à l’envers – dans la vie comme dans sa pratique du street art. Il ne manque jamais de rendre hommage à ceux qui ont été les déclencheurs de sa vocation d’artiste (Jérôme Mesnager, Blek, Speedy Graphito, Kriki, Epsylon, les VLP, etc.) et à ceux qui l’ont accompagné dès ses débuts dans sa démarche personnelle. Le très talentueux photographe Gérard Lavalette, qui est une véritable mémoire vivante des pochoiristes parisiens, a tout particulièrement compté. Yarps est également resté un pochoiriste old school, un artisan qui fabrique ses matrices de pochoir à la main et à son rythme et qui répugne à les faire réaliser au laser de façon industrielle comme tant d’autres le font aujourd’hui. En témoignent les cinq énormes photos-portraits de Gainsbourg qui tapissent le sol de son salon ce mercredi 20 janvier 2021 et qui serviront à la réalisation des cinq matrices multi-layer nécessaires à la production de son prochain pochoir. « J’en ai pour au moins trois semaines de travail à les préparer », nous dit Jean. Sur chaque photo, je découpe la couleur qui m’intéresse. Il faut savoir anticiper ce qui va recouvrir quoi, et cela exige une certaine gymnastique d’esprit. Ce pochoir-ci va être très compliqué à réaliser parce qu’il y a énormément de détails. Si je découpais mes matrices au laser, ça serait différent car ça ne rendrait pas un résultat aussi fin ». Ce nouveau travail effectué à partir d’une photo très connue de Pierre Terrasson, le célèbre photographe de la scène rock française et internationale, aura bien sûr toute sa place parmi les oeuvres qui seront présentées lors de l’exposition organisée en mars 2021 au Marché Dauphine des Puces de Saint-Ouen pour célébrer les trente ans de la mort de Serge Gainsbourg.

Cliquez ici pour visionner « Aux armes ! Etc. », la vidéo de Claude Degoutte présentant la collaboration Terrasson + Yarps et pour assister au moment magique du dévoilement du pochoir.

Photo Jean Yarps

Gainsbourg, Eastwood, Bowie, etc.

Le génial Gainsbourg est avec quelques autres figures mythiques de la musique et du cinéma une source inépuisable d’inspiration pour Jean Yarps. A tel point qu’il est aujourd’hui devenu l’une de ses marques de fabrique. En bon aficionado du géant de la chanson française, Yarps n’a pas manqué d’aller régulièrement honorer de ses pochoirs le mur Gainsbourg du 5 bis rue de Verneuil dans le 7ème arrondissement de Paris. A la fin des années 80, il y a réalisé l’une de ses toutes premières oeuvres, un portrait de l’artiste qui est rapidement devenu populaire. Clint Eastwood dans le rôle de l’Inspecteur Harry, Marilyn et David Bowie font également partie de son Panthéon personnel. Il flotte à vrai dire dans l’appartement de la rue des Artistes de notre pochoiriste une très réjouissante atmosphère « cigarettes, whisky et petites pépées » propre à faire défaillir une néo-féministe. Les pin-ups des années 50 y côtoient joyeusement les gangsters de la mafia. Son sens de l’humour (qu’il a forcément noir…) l’a amené à customiser avec des pochoirs représentants les plus célèbres bandits et braqueurs de banques toute une série d’anciens coffres numérotés de la Banque de France qu’il a récupérés auprès d’un ami ferrailleur (*). Et en vrai fondu de polars, Yarps n’a pas résisté à l’envie de découper les célèbres couvertures de Michel Gourdon illustrant les romans des éditions Fleuve Noir pour les mettre en relief de façon assez saisissante (cliquer ici). Il récupère d’ailleurs volontiers toutes sortes de vieux papiers (livres et journaux) pour en faire les supports de ses pochoirs qui redonnent également vie à des disques vinyles ou des coques de téléphones portables (*). Notre street-artist n’a pourtant pas tout à fait déserté la rue puisqu’il continue avec son complice Claude Degoutte à animer l’opération Film in situ dont le but est de proposer le pochoir d’une séquence culte d’un film parisien à l’endroit même où le tournage a eu lieu. Au programme des réjouissances de ces prochains mois (si toutefois les Mairies l’autorisent) : Delon dans le film Le Samouraï de Jean-Pierre Melville à la gare du boulevard Massena dans le 13ème arrondissement et Bourvil dans le film le Corniaud de Gérard Oury à la place du Panthéon dans le 5ème arrondissement. Yarps reste également fidèle à son pote Eric Maréchal, un passionné et véritable fou furieux de l’art urbain, qui continue à voyager à travers le monde pour faire connaitre les oeuvres de nombreux street-artists français et étrangers en les collant lui même aux endroits les plus appropriés partout sur la planète (cliquez ici). De quoi rendre Gainsbourg définitivement immortel !

Photo Jean Yarps

(*) Rendez-vous pour en savoir plus sur le site de l’artiste (cliquez ici) ou à la Galerie One Toutou au Marché Dauphine des Puces de Saint-Ouen (cliquez ici) !

Claudia Tavares : « Ce que je veux transmettre aux gens, c’est le courage ! »

Elle n’a pas froid aux yeux, Claudia Tavares ! Quatre ans après la publication de L’exclue qui retrace la première partie de sa vie qui l’a menée du Brésil à Paris et à la prison de la Santé, elle récidive en sortant aux Editions Sydney Laurent un nouveau récit autobiographique très pertinemment intitulé La Volonté d’exister (*) dans lequel elle n’hésite pas à « allumer » son ancien patron qui est aujourd’hui un membre influent de l’oligarchie française. L’écrivaine franco-brésilienne nous a gentiment reçu au O Corcovado, le restaurant qu’elle tient avec Seb son mari dans le 14ème arrondissement de Paris, pour nous exhorter au courage qui est la condition de la liberté et de la dignité de toutes et de tous.

Le bonheur de dire non

« Ce n’est pas ordinaire d’être comme moi ! C’est un poids, et il est lourd! ». D’évidence nous ne sommes pas tous du même bois. Celui dans lequel Claudia Tavares a été taillée est à la fois tendre et dur, qui la rend capable d’aimer éperdument les hommes qui le méritent et de tenir durablement tête à tous ceux (et à toutes celles) qui s’avisent de lui manquer de respect – quitte à envoyer tout balader et à se retrouver en fâcheuse posture. Ses origines du Nordeste brésilien de même que son ascendance dont elle ignorait tout jusqu’à il y a quelques années expliquent sans doute pour beaucoup son caractère bien trempé. Claudia raconte dans L’exclue son enfance mouvementée à Garanhuns au Brésil et son arrivée à Paris en 1979 où elle devra se débattre pour échapper au milieu de la prostitution. Il fallait nécessairement une suite à ce récit parfois très dur qui a marqué de nombreux lecteurs. La Volonté d’exister est cette suite des aventures de Claudia écrite dans le même style alerte et enjoué malgré les vicissitudes de la fortune. On y croise Régine Deforges et son fils Franck Spengler, les éditeurs de La femme inachevée qui sera le premier ouvrage que Claudia signera de son nom, lui apportant une fugace renommée. On y découvre également l’envers du décor du monde du minitel rose dans lequel notre héroïne va travailler pendant dix ans entourée de Farid, le premier homme de sa vie, et d’Iza, sa fidèle amie, et au contact très rapproché d’ « El Satanas », homme d’affaire avisé dont il est révélé dans quelles conditions il a fait fortune avant de devenir un grand patron très en vue. C’est sans trop de scrupules que ce dernier se débarrassera comme d’un kleenex de sa très (trop !) dévouée collaboratrice au moment où il décidera de transférer les locaux de sa société dans le 16ème arrondissement de Paris. Il en fallait toutefois bien plus pour anéantir la solide et courageuse Claudia désormais réduite à enchainer les petits boulots, mais également résolue à ne plus tout accepter en échange d’un travail et d’un salaire. Au chapitre intitulé « Le bonheur de dire NON », elle écrit : « J’ai décidé de marcher, d’aller plus loin, comme l’ont fait mes ancêtres. Si beaucoup d’hommes sur Terre ne cherchent que le Pouvoir de Puissance, avec pour seule fin d’écraser leurs semblables, ma quête est d’une autre nature. Mon désir a toujours été de comprendre le Monde, pas celui d’avoir, de posséder, d’accumuler des choses que je n’emporterai pas dans ma tombe. » (page 272).

Une Brésilienne amoureuse de la France et de la vie

Les rêves de Claudia Tavares ne se monnayent pas. Ceux qui l’ont poussé à fuir la dictature brésilienne s’appellent Liberté et Démocratie. Pendant les sept années qu’elle a passé en prison, elle a appris le français et s’est nourrie de culture et de littérature françaises en lisant trois à quatre livres par jour ! Incollable sur Flaubert dont elle a lu l’oeuvre complète, elle porte haut les valeurs du pays dont elle est tombée amoureuse mais dont elle déplore qu’il n’y règne plus la même liberté d’expression. « Les Français (et les étrangers de France) ne mesurent pas la chance qu’ils ont de vivre dans ce pays formidable », nous dit-elle. Les discours victimaires et les jérémiades font horreur à celle qui a traversé les plus difficiles épreuves de la vie en gardant intacts sa joie de vivre, son humour et également une certaine forme d’ingénuité qui transparaissent dans son style très fleuri et qui rendent extrêmement plaisante la lecture de La Volonté d’exister. Toujours plus combative et « gonflée à bloc » au moment de négocier chaque nouveau tournant de sa vie, Claudia est une personne remplie d’énergie positive à qui on ne la fait plus. Celle qui rêvait depuis ses plus jeunes années de littérature française est ainsi revenue extrêmement déçue de ses cours à la Sorbonne : « C’est mou, c’est décousu… Ca parle de la mort, mais ça ne sait même pas ce que c’est ; ça parle d’amour… sans avoir jamais aimé ; ça parle de dignité sans en connaître le sens ; ça parle de la faim… Mais merde ! Comment on peut parler de choses que l’on ne connaît pas ? […] Bye-bye la Sorbonne ! Avoir un diplôme ne fait pas de nous le plus merveilleux des savants, car les rues sont pleines de gens simples, mais qui ont plus de sagesse et de savoir vivre que beaucoup de philosophes autoproclamés ! » (page 277)Rien de plus éloigné d’un polycopié de fac que La volonté d’exister de Claudia Tavarez ! On en sort bien plus heureux et revigoré, avec la certitude qu’on a beaucoup plus de chance de croiser la vraie vie au O Corcovado que sur les bancs de la Sorbonne ou dans les bureaux du nouveau siège social du groupe dirigé par « El Satanas »…

(*) La volonté d’exister, Les éditions Sydney Laurent, 2020 (367 pages, 19,50 euros).